Ce premier grand texte du Pape Léon XIV témoigne de sa filiation avec son Prédécesseur. Il a été préparé durant les derniers mois de
la vie du Pape François. Son Successeur fait sien cet héritage qu’il reçoit comme un testament spirituel et social. La nouvelle exhortation est à relier avec la dernière encyclique du Pape argentin, Dilexit nos – il nous a aimé. L’amour de Dieu, de son cœur brûlant pour tous, est inséparable de l’amour privilégié de Dieu pour les pauvres : « Jésus s’est identifié avec les petits de la société et comment ? Par son amour donné jusqu’à la fin, il a révélé la dignité de tous les êtres humains, surtout lorsqu’ils sont plus faibles, plus misérables et plus souffrants. » (2)
Cinq chapitres structurent cette idée et le document.
Entendre le cri des pauvres est indispensable, car le Seigneur est avec eux, en eux : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus
petits de mes frères, dit Jésus, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Ceux qui n’ont pas de pouvoir ni de grandeur sont parole de Dieu.
Les pauvres sont capables de nous libérer de notre autoréférentialité et de nous identifier au cœur de Dieu. Le Pape Léon critique d’emblée un système économique qui rejette, même sans s’en apercevoir, les plus démunis. Une certaine « élite riche » vit dans sa « bulle » dans des conditions de vie très confortables. Elle promeut une croissance source d’inégalités. Des préjugés idéologiques façonnent ce résultat. La richesse est pour cette caste le fruit de la méritocratie, ce qui sous-entend que les pauvres le sont parce qu’ils ne travaillent pas assez ! Posture mondaine de rejet incompatible avec la foi chrétienne. Pourtant souligne Léon, « la pauvreté n’est pas pour la plupart d’entre eux un choix » (13). Oublier les pauvres, c’est quitter le « courant vivant » de l’Évangile qui jaillit par eux.
Dieu a choisi les pauvres, d’abord. Il s’est fait Lui-même pauvre. Il y a une option préférentielle de Dieu pour les pauvres. Il est venu inaugurer un « Règne de justice, de fraternité et de solidarité » (16). Jésus est le Messie pauvre, non par pure abnégation, mais pour nous révéler le vrai
visage de Dieu : « Vous connaissez en effet la libéralité de notre Seigneur Jésus Christ, qui pour vous s’est fait pauvre, de riche qu’Il était,
afin de nous enrichir par sa pauvreté » (2 Co 8, 9). Bonne nouvelle, la pauvreté de Dieu rencontrée auprès des plus exclus est source de vraie
transformation humaine. Le détachement des sécurités matérielles ouvre la voie à un vrai « abandon à Dieu et à sa providence » (20). L’amour de Dieu est inséparable de l’amour du prochain, particulièrement du plus rejeté. Un lien ténu qui donne accès aux promesses bibliques :
« Qui fait la charité au pauvre prête au Seigneur qui paiera de bienfait de retour ».
(Pr 19, 17)
« Donnez et l’on vous donnera […] car de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour ».
(Lc 6, 38)
Une Église pour les pauvres. Comme pour Dieu, la vraie richesse de l’Église, ce sont les pauvres. Les exemples dans son histoire ne manquent
pas. Ils sont surabondants et universels ! Le diacre Laurent déclare à Rome aux envahisseurs avides d’or : « Ce sont eux les pauvres les trésors de l’Église ». Saint Jean Chrysostome, alors archevêque de Constantinople n’est pas en reste : « Veux-tu honorer le Christ […] Honore-le donc aussi de la manière qu’Il a établie, c’est-à-dire en donnant ses richesses à des pauvres. Dieu n’a pas besoin d’objets en or, mais d’âmes en or » (41). Le vrai culte rendu à Dieu se discerne dans la charité, non sans retour. Le soulagement du besoin du frère purifie le cœur de celui qui donne, faisant du pauvre « notre maître ». Le fruit en est l’humilité du cœur. La vie monastique est source d’inspiration pour une économie solidaire, invitant à une vie sobre, au partage des biens, à l’assistance des plus vulnérables…
Un service prioritaire de l’Église qui continue. La préférence de l’Église pour les pauvres est actuelle. La Doctrine Sociale de l’Église depuis 150 ans témoigne de cet enracinement solidaire. Le Concile Vatican II en est le plus éminent représentant. Lors de son ouverture, le Pape Jean XXIII a ces mots inoubliables : « L’Église se présente telle qu’elle est et telle qu’elle veut être, comme l’Église de tous et en particulier l’Église des pauvres » (84). Le Cardinal Lercaro y déclare : « Le mystère du Christ dans l’Église a toujours été et est encore aujourd’hui, mais de manière particulière, le mystère du Christ dans les pauvres […] Il ne s’agit pas d’un thème quelconque, mais en un certain sens, du seul thème de tout Vatican II » (84). L’Église fait advenir le Royaume de Dieu en défendant la dignité de toute personne, et surtout de ceux qui se sentent indignes en raison de leurs conditions de vie dégradée. Dieu règne dans le monde par eux. Une invitation faite à tous, de poser des gestes concrets, d’écouter, d’exprimer une « proximité réelle et cordiale » (101), jusqu’à vivre avec les pauvres.
La défense des pauvres, un défi permanent. La vie des pauvres est « la chair même du Christ » (110) et donc la propre « chair » (103) de l’Église. D’où l’importance d’agir à partir d’eux pour transformer leurs conditions sociales. Chaque chrétien est invité à former sa conscience en la confrontant avec la parabole du bon Samaritain (Lc 10, 25-37). Qui suis-je parmi les protagonistes en présence, « à qui t’identifies-tu ? »
(105) : le prêtre ou le lévite fuyant l’homme dépouillé, entre la vie et la mort ; l’aubergiste accueillant ; l’étranger qui le secourt ? Le Pape Léon nous invite à une attention renouvelée : « La pire discrimination dont souffrent les pauvres est le manque d’attention spirituelle […] L’option préférentielle pour les pauvres doit se traduire principalement par une attention religieuse préférentielle et prioritaire » (114). Une attention à la personne du pauvre qui doit aussi retrouver le sens pour l’aumône : « L’aumône reste, entre-temps [avant que le pauvre retrouve du travail], un moment nécessaire de contact, de rencontre et d’identification à la condition d’autrui » (115). Ce dernier paragraphe intitulé « Donner, encore aujourd’hui » est finalisé par une récompense que précise la Bible :
« L’homme bienveillant sera béni, car il donne de son pain au pauvre.
(Pr 22, 9)
«« Vendez vos biens et donnez-les aux pauvres en aumône ; faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux ».
(Lc 12, 23)
par Frère Tanguy-Marie Pouliquen, cb
extrait du TROAS n°91 - décembre 2025
Le modèle dominant du capitalisme globalisé est actuellement celui de « la destruction créatrice » de l’autrichien Joseph Schumpeter. Il décrit comment, sous l’influence des mutations techniques, l’économie et le marché se renouvellent sans cesse. Les innovations redéfinissent les équilibres économiques et doivent permettre pour l’auteur une croissance durable. Sujet d’actualité puisque le prix Nobel d’économie 2025 a été attribué au français Philippe Aghion (avec Peter Howitt et Joël Mokyr), spécialiste de la pensée de Schumpeter, sur l’importance de l’engagement de l’Etat, pour stimuler l’innovation en vue d’obtenir une croissance durable. Ces innovations suscitent des problèmes sociaux à chaque innovation majeure, ce qui est le cas aujourd’hui avec les trois révolutions du numérique en moins de quarante ans (internet, généralisation de l’ordinateur et du portable, l’intelligence artificielle). La destruction créatrice ne prend pas en compte l’incidence sociale de ses effets. La logique de la destruction créatrice tend à accentuer les inégalités de revenus et à fragiliser l’emploi des plus démunis. Le pape François avait déjà critiqué dans Evangelii gaudium (2013) la croyance de la théorie du ruissellement qui souligne que l’enrichissement des riches déborde vers les pauvres. Pour lui, seul le respect de la dignité humaine de chaque personne peut être la mesure de l’éthique économique. Le texte du pape Léon est directement une invitation à ne pas remettre en question la nécessité d’une économie sociale (et solidaire) de marché, qui prend en compte les conséquences sociales des changements économiques. Il va même plus loin en soulignant que le vrai centre des évolutions économiques n’est pas dans l’innovation mais dans le service des plus pauvres.
Mû par la charité, peut-être est-ce là la vraie innovation ?
par Frère Tanguy-Marie Pouliquen, cb